Village Fermé oriente le lecteur vers une description lancinante de la Suède des années 50. L'histoire se déroule dans un village marqué par les plaies sociales de la désindustrialisation. Sur un mode narratif perçant et original Folke Fridell (1904-1985) dénonce l'absurdité et le vide créé dans un bourg par les nouveaux concepts de production avec comme toile de fond une critique à peine voilée du modèle suédois. Imprégné par un certain humour narquois et un sentiment de révolte jamais rassasié, ce roman de 1948 outre sa vision littéraire poignante n'est pas sans évoquer certains thèmes toujours actuels. Par son style et ses préoccupations sociales les personnages du romancier suédois rappellent parfois ceux de la Grande Dépression de John Steinbeck mais également ceux aussi de condition modeste des livres de Georges Simenon. L'histoire de Village Fermé se déroule autour de la vie de Göran Olson, personnage central tour à tour garde-voie, ébéniste, maire et manoeuvre. A travers des chapitres courts le narrateur, qui n'est autre que Olson, fait défiler sa vie par flashbacks, nous laissant deviner, au fil du récit, les joies et déchirures du personnage, de son enfance à l'approche de sa retraite. Le village a toute une histoire et comme par atavisme Fridell avec des accents de colère et des pointes de nostalgie plonge le lecteur dans les méandres de la vie de Olson dont la plus grande partie se déroule dans ce village du Smäland (province méridionale de la Suède restée un peu à l'écart de l'évolution moderne). Il passe au crible son enfance bucolique, ses combats comme maire du village, dissimulant difficilement son amertume d'ouvrier déraciné et aigri ressassant dans un appartement de Stockholm ses problèmes avec son fils ainsi que la disparition de sa communauté, autrefois prospère. Ancien ouvrier du textile, l'écrivain suédois a bâti toute son oeuvre autour du sentiment d'injustice face aux conditions de travail dégradé à l'usine. Dans Village Fermé il explore le ressentiment d'Olson vis-à-vis de ces nouveaux entrepreneurs venus chambouler complètement la vie du village. Le déracinement, le sentiment de désespérance face à la modernité mais aussi la fraternité et l'amour que porte Olson au monde rural sont au coeur du roman. Eloquente et terrible, la première phrase plante assez bien le décor du livre, offrant au regard du lecteur une synthèse de la vie gâchée et inutile du narrateur : « Je m'appelle Göran Olson et je suis l'un de ces nombreux vieillards inutiles et inutilisables qui ont encore quelques années à attendre pour avoir l'âge de la retraite » (page 9). Si parfois certains traits du récit peuvent sembler un peu datés le personnage d'Olson se révèle touchant dans sa combativité mise en échec et dans sa tentation permanente de faire revivre ce qui est définitivement révolu comme lorsque le personnage repense à la tragédie de la fermeture de la voie de chemin de fer, première entorse à la pérennité de la vie du village. Dans ce curieux thriller social et psychologique Fridell nous montre finement autant la rapidité des évolutions technologiques que le sentiment d'impuissance des villageois face aux mutations économiques. Par ailleurs, le positionnement d'Olson est ambivalent, car c'est à la fois une victime et un témoin qui s'adresse directement au lecteur. Quand après des années passées à Stockholm il revient dans son patelin à la trace des lieux et des gens qu'il a connus c'est par un sentiment teinté de tension et d'ironie douce que s'exprime le narrateur par la voix d'Olson : « C'est un jour nouveau pour moi ; un nouveau jour de souvenirs et d'inaction. On peut dire ce qu'on veut de mon idée, mais j'ai vraiment trouvé une façon originale de passer mes vacances. J'ai passé la nuit dans mon ancienne Maison du Peuple : personne ne m'en a donné la permission et cela n'a rien coûté. Je n'ai donc fait pas de mal à personne, bien que je suis entré ici comme un étranger ou un vagabond. D'ailleurs, j'ai fait ma part de travail ici, jadis, et j'ai le droit d'exiger un peu de confort supplémentaire sur mes vieux jours. » (page 89). Près de 70 ans après sa parution les mots de cet « anarcho-syndicaliste convaincu » (selon l'expression de Philippe Bouquet) ont une résonance certaine. Par son évocation d'un monde rural en péril marqué par les fantômes de la désindustrialisation Village Fermé dresse sur fond de cynisme des élites économiques un constat aussi amer que bouleversant sur des milliers de vies d'ouvriers rendues inutiles. C'est aussi un puissant hymme à la terre, aux racines rurales de la Suède. Et curieusement la langue de Fridell, traversée parfois par un certain lyrisme désespéré rappelle parfois certains grands chantres de la littérature irlandaise comme Brian Friel ou John Millington Synge.
Folke Fridell, Village Fermé, broché, roman/littérature étrangère, éditions Ginkgo, collection L'Elan, 176 pages, 2026
Traduit du suédois par Philippe Bouquet
A lire :
Alice Machado, Sur la route du rêve, recueil de nouvelles, éditions La toile du temps, 248 pages, 2026
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Kyle Lucia Wu, Une fenêtre sur Tribeca, roman, broché, grand format, éditions Mercure de France, collection Bibliothèque étrangère, 291 pages, 2023
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Juliette Bourdin
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Martti Linna, La maison de vos rêves, [Kuolleita unelmia], traduction du finnois par Paula et Christian Nabais, éditions Gaïa, 256 pages, 2016
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Arnaldur Indridason, Les Nuits de Reykjavik, roman, éditions Métailié, collection « Bibliothèque
Hiver nordique - Noir » 264 pages, 2015
Traduit de l’islandais par Eric Boury
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Traduit de l’allemand par Anne Weber
Kim Young-ha, Qu’est devenu l’homme coincé dans l’ascenseur ? Nouvelles traduites du coréen par Lim Yeong-hee et Françoise Nagel, éditions Philippe Picquier, 160 pages, 2011
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Margriet de Moor, Une catastrophe naturelle, roman, éditions Libella - Maren Sell, 336 pages, 2010
Traduit du néerlandais par Danielle Losman
Arnaldur Indridason, Hiver arctique, roman, éditions Métailié, collection « Bibliothèque nordique Noir », 335 pages, 2009
Leena Lehtolainen, Un coeur de cuivre, roman, éditions Gaïa, 231 pages, 2009
Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail
Wilhelm Genazino, Léger mal du pays, roman, Christian Bourgois Editeur, 207 pages, 2008
Traduit de l’allemand par Anne Weber
Hella S. Haasse, Des nouvelles de la maison bleue, roman, éditions Actes Sud, collection « Babel », 183 pages, 2008
Traduit du néerlandais par Annie Kroon
https://www.lemague.net/spip.php?article5730
Einar Mar Gudmundsson, Le testament des gouttes de pluie, roman, éditions Gaïa, collection «
Catalogue général », 249 pages, 2008
Traduit de l’islandais par Eric Boury
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