Le réalisateur français Alexandre Trannoy (disparu en 1980) est toujours resté dans les replis de l’histoire du cinéma. Vladimir Rodionov et Avril Tembouret lui consacrent un intéressant long métrage. L’Œuvre invisible tente de sauver sa création de l’oubli grâce à un travail d’enquête inédit et aux témoignages de grands noms qui l’ont connu.
Déjà dans un documentaire de 2013 intitulé Le chercheur inquiet Avril Tembouret mettait l'accent sur l'intemporalité de l'univers cinématographique en partant à la trace du comédien disparu Charles Denner. Dans L'Oeuvre invisible, il exhume le destin oublié d'Alexandre Trannoy, cinéaste méconnu des années 50-60 qui a passé trois décennies à préparer des films qu'il n'a jamais achevés. Il y a sans doute dans ce destin quelque chose qui ressemble à de la fatalité, voire à de l'acharnement. Déjà ça commence mal pour Trannoy. La copie de sa première oeuvre est brûlée dans un accident de voiture sur le trajet qui le mène dans les années 50 en au Festival de Cannes. Dans cette enquête haletante tournée sur 15 ans l'on sent à la fois le mélange de fascination et de perplexité des réalisateurs pour ce don Quichotte qui au final n'aura laissé qu'une bien maigre trace dans l'histoire du 7e art : une brève figuration d'acrobate dans La Strada de Fellini. Pourtant, Trannoy ne manquait pas d'atouts pour réussir. Outre un enthousiasme juvénile et une ambitieuse vision cinématographique, il fit tourner de nombreux acteurs réputés comme Lino Ventura, Anouk Aymée, Jean Rochefort et même Marlène Dietrich ! A demi-mots, à travers les nombreuses interview et archives qui sillonnent le film, l'on devine que cet électron libre sabotait lui-même ses projets à cause d'un caractère fantasque et d'exigeances irréalisables, se mettant ainsi à dos producteurs et monde du cinéma. A la fin du film, près d'un demi-siècle après sa mort l'on voit un célèbre producteur américain interviewé dissimulant encore mal sa colère contre le Français impossible. Il confie à voix off que ce dernier avait brûlé les bobines des scènes de Marlène Dietrich ! Dans L'Oeuvre invisible Trannoy nous est présenté comme un véritable personnage de cinéma avec ses lumières et ses ombres. A travers de savoureuses anecdotes ses amis, des proches ou des personnes plus périphériques qui l'ont connu racontent le climat de mystère et d'excentricité qui l'entourait. Ainsi, Jean-Claude Carrière raconte le scénario très improbable que lui confia Trannoy l'obligeant à poireauter une semaine dans un hôtel marseillais. Quant à Jean Rochefort, avec son flegme et un humour très british, il raconte avec délectation le tournage mouvementé au château de Fontainebleau - en 1969 ou 1970 - d'un film sur Napoléon qui ne vit jamais le jour et qui valut à son réalisateur quelques ennuis, ce dernier s'étant fait passer pour... Stanley Kubrick ! Des personnalités comme Claude Lelouch, Anouk Aymée, Jacques Perrin ou le critique de cinéma Michel Boujut apportent un intéressant éclairage sur la personnalité d'un homme dont les contradictions semblent construire le récit d'une vie. C'est le mystère même de cette dernière qui semble au coeur de L'Oeuvre invisible sous une attrayante forme cinématographique à la fois simple, poétique et au parfum de thriller où le cinéaste comme dans un puzzle, à travers lieux, photos, interviews et extraits d'archives tente de percer les secrets d'une existence. C'est aussi un film sur la mythologie du cinéma et la fascination que ce dernier peut susciter. En tout cas L'Oeuvre invisible rend un bel hommage à tous les aventuriers, habiles ou moins habiles, qui ont gravité autour de la planète du 7e art !
durée : 1 h 11
L'Oeuvre invisible, un documentaire de Vladimir Rodionov et Avril Tembouret, Couleur et Noir & Blanc, 2025
Avec Jean Rochefort, Anouk Aimée, Jacques Perrin
(sortie nationale le 8 avril)
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