lundi 18 mai 2026

L'être aimé


Quatre ans après As Bestas Rodrigo Sorogoyen nous revient avec un grand film bergmanien et ambigu, explorant à la fois l'aspect factice du cinéma et les blessures intimes. Derrière les dorures de l'univers du 7e art se dissimule parfois une réalité moins reluisante. Privilégiant une approche humaine et poétique le réalisateur espagnol dans L'être aimé  nous montre la violence des rapports de pouvoir et de hiérarchie dans l'univers feutré du cinéma.

L'être aimé

Il nous décrit la relation à la fois houleuse et passionnelle entre un cinéaste (Esteban Martínez) et  sa fille (Emilia) lors d'un tournage. Tout le long métrage oriente le spectateur vers cette notion d'emprise du père sur sa fille, que cette dernière tente de contourner à sa façon. Finement, dans cette histoire cosignée par Rodrigo Sorogoyen et Isabel Pena, Victoria Luengo trouve le ton juste dans le rôle d'une jeune femme écartelée entre un désir de finaliser son rêve d'actrice et une rancune envers ce père nomade qu'elle n'avait pas vu depuis 13 ans. 

L'être aimé

D'emblée la scène d'ouverture de L'être aimé, ayant lieu dans un restaurant, nous introduit dans le climat cinématographique d'un film aussi alerte que méditatif d'une durée de près de deux heures dans lequel joie et tension chez les personnages s'entrecroiseront en permanence. Dans l'histoire Esteban Martínez est un cinéaste vénéré auréolé d'un certain mystère par ses amours, ses anciennes addictions et ses tonitruantes manifestations médiatiques. C'est à la fois un objet de curiosité, un proche et un étranger pour Emilia qui a sans doute plus d'accointances aves sa mère.

L'être aimé

Avec beaucoup d'authenticité Javier Bardem interprète ce créatif bourru et chaleureux qui vient chambouler la vie de sa fille. Comme l'avait fait François Truffaut dans La Nuit américaine (1973) ou Jean-Luc Godart dans Le Mépris 1963) Rodrigo Sorogoyen utilise le génial alibi du simple tournage de film pour orienter le spectateur vers le vertige de  la vérité humaine de ses personnages. Javier Bardem et Victoria Luengo s'inscrivent pleinement avec beaucoup de naturel dans ce jeu confus entre réalité et fiction où l'autoritarisme et la soumission feinte des personnages a pour toile de fond une famille recomposée et des caractères en opposition.

L'être aimé

Par sa différence d'âge (avec sa fille), par sa masculinité prononcée, par sa volonté de tout contrôler, le personnage d'Esteban Martínez permet à Sorogoyen d'introduire une réflexion sur les rapports de pouvoir et plus particulièrement entre hommes et femmes. En effet, dans L'être aimé cette dissoance ne nous est pas seulement suggérée à travers le prisme père-fille mais aussi dans l'opposition du réalisateur avec la productrice et la chef-opératrice, qui ne partagent pas sa manière de gérer le tournage. 

L'être aimé

Pour autant cantonner L'être aimé à un film féministe serait un peu réducteur car si ce long métrage a une résonance avec des thèmes souvent abordés (le harcèlement, le machisme, l'inégalité) par ses coreligionnaires espagnols (Iciar Bollain, Isabel Peña, Elena Trapé) l'accent semble surtout mis sur les blessures et souvenirs que ravivent les retrouvailles d'un père et d'une fille. A la fois amusante et cruelle la scène du repas de l'équipe   constitue sans doute le point culminant de tension entre les deux principaux personnages. L'on y voit Esteban Martínez imposer aux acteurs de multiples prises de vue, parallèlement l'on assiste à la difficulté d'Emilia d'avaler le poisson de son assiette comme si elle n'arrivait pas à digérer le passé. 

L'être aimé

Enfin, l'on signalera l'aisance de la forme cinématographique où Sorogoyen alterne habilement entre couleur-noir et blanc et joue sur le son d'où un film très sensoriel aux dialogues percutants, qui se déroule dans un paysage aussi  aride et coloré que peut l'être l'île de Fuerteventura (Canaries). Après ses années de grosses productions américaines, c'est l'occasion de retrouver Javier Bardem dans un rôle plus intimiste. Quant à Victoria Luengo, familière des séries espagnoles populaires, on la retrouve également dans  le très attendu Autofiction de Pedro Almodovar

durée : 2 h 15

L'être aimé, un film de Rodrigo Sorogoyen
Avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo, Marina Foïs



A signaler :


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