lundi 4 septembre 2023

Le monde des bureaux - Rencontre littéraire avec les employés aux écritures, ces héros minuscules, invisibles et transparents



Dans l'ouvrage Le monde des bureauxDominique Massoni nous propose entre littérature et sciences humaines une analyse fine  du personnage romanesque de l'employé de bureau. Pour cette intéressante étude portant  sur les XIXe et XXe siècles, l'auteur privilégie trois personnages emblématiques, tirés de la littérature mondiale. Dans ce livre l'auteur met en exergue trois récits d'employés que sont Tous les Noms de José Saramago, Bartleby d'Herman Melville et Le Manteau de Gogol. Au passage cet ouvrage de vulgarisation littéraire nous rappelle la permanence de ce type de personnages dès le XIXe siècle, époque bénie des travailleurs  « en col blanc  », créatures involontairement comiques de la révolution industrielle et d'une bureaucratie de plus en plus envahissante. Illustré par de nombreux et courts extraits littéraires, ce livre original par son champ d'étude et truffé d'informations précises   nous rappelle l'importance de cette thématique chez les plus grands écrivains. Au cours de ces extraits l'on découvre ou redécouvre toute la séduction étrange, la truculence, la noirceur mais aussi tous les ressorts comiques qu'ils ont pu tirer  de ces personnages falôts de commis et d'employés serviles.  Généralement ces personnages évoluent dans des lieux clés comme ministères, entreprises ou administrations.  Dans ce cocktail littéraire savoureux  l'on retrouvera au fil des pages Balzac, Flaubert, Maupassant, Huysmans, Courteline, Aymé,  Ponge, Kafka, Poe, Gogol, Orwell ou Dostoïevski. Tous ces personnages sont caractérisés par une certaine insignifiance - l'on pourrait à leur égard parler d' « anti-héros » ! - que leur portrait soit traité sur un mode humoristique, misérabiliste, satirique ou sociologique. Ainsi, l'auteur cite cet extrait de En famille, nouvelle de Guy de Maupassant :  « Depuis trente ans, il venait invariablement à son bureau, chaque matin, par la même route, rencontrant à la même heure, aux mêmes endroits, les mêmes figures d'hommes (...) ; et il s'en retournait chaque soir, par le même chemin où il retrouvait encore les mêmes visages qu'il avait vu vieillir. » (page 101)Dominique Massoni nous rappelle que bon nombre de ces textes de fiction sur les personnages d'employés se voulaient scientifiques (ce qui avec le regard porté aujourd'hui peut parfois paraître obsolète et maniéré), par exemple chez Honoré de Balzac, dont les études de terrain explorent le champ social un peu à la manière des ethnographes.  A ce sujet l'auteur note justement :  « Les auteurs de chroniques ou de physiologies, par la nature même de leurs écrits, ont revendiqué le principe de rendre compte facilement et scientifiquement de la réalité sociale des employés ou copistes. Honoré de Balzac déclare à ses lecteurs dans La physiologie de l'employé, la nécessité de faire connaître les rouages de la bureaucratie dont chaque citoyen est le client. Cette volonté d'utilité lui fait écrire en 1841, un texte de cent-vingt-trois pages et XIV chapitres qui est régulièrement cité quand il est question du monde des employés. Honoré de Balzac se moque des copistes et de leurs chefs, mais surtout, il revendique l'exhaustivité de la description de ce monde nouveau. » (page 66). On l'aura deviné ! La littérature du monde des bureaux a beaucoup inspiré les théories de sociologues, comme Michel Crozier, Alain Chenu, Siegfried Kracauer ou Pascal Dibie. A propos de ce dernier,  Dominique Massoni écrit :  «  Pascal Dibie fait un usage abondant de citations en reprenant des termes empruntés à Arthur Rimbaud quand il parle des assis ou à Honoré de Balzac  quand il mentionne la posture des employés qui '''s'encoquent dans leurs bureaux'". L'ethnologue consacre  un chapitre entier sous le titre "Morceaux de bureaux choisis" dans lequel il énumère de nombreux poètes ou écrivains ayant créé des employés célèbres.  » (page 82). Pour cette étude l'auteur a choisi trois récits majeurs du monde des bureaux à forte consonance philosophique et politique. Dans Tous les Noms (2001) de José Saramago,  un obscur employé de l'Etat civil (monsieur José), plongé dans l'absurdité de sa condition, entreprend du jour au lendemain une série d'actions dangereuses pour tester ses limites. Le roman portugais est par ailleurs imprégné du fameux réalisme magique, cher à l'Argentin Jorge Luis Borges. Dans Le Manteau (1843) de Nicolas Gogol, un employé modeste et modèle (Akaki Akakiévitch) voit sa vie professionnelle bouleversée par le simple fait d'endosser un nouveau manteau, bonheur de courte durée car ce dernier sera rapidement volé. Enfin, dans Bartleby (1853), nouvelle de Herman Melville, un employé jusqu'ici modèle refuse de travailler privilégiant le sommeil, poussant même le vice à refuser son renvoi par son employeur à qui il délivre toujours la même phrase devenue légendaire : « I would prefer not to » (J'aimerais autant ne pas !). Subtilement Dominique Massoni dissèque ces trois contes philosophiques, écartelés quelque part entre du  Kafka et du Courteline, montrant à la fois ce qui   différencie ces tristes héros et ce qui les rapproche sur un plan  symbolique. Il écrit :  « Sur un plan plus symbolique, métaphorique et anthropologique, Akaki Akakiévitch et monsieur José vont changer d'identité en enfilant un nouveau costume, selon un processus comparable à celui du carnaval ou de la commedia dell'arte, quand les tout-petits prennent la place des puissants pour devenir les rois d'un jour dans un monde renversé. Déguisés et masqués, ils mettent à nu les positions traditionnelles et révèlent les rapports de pouvoir et les hiérarchies sociales. » (page 133). A travers l'étude de ces trois récits, l'auteur nous suggère aussi que les mécanismes sociaux et psychologiques ainsi que les « transformations vécues » par ces personnages ne sont pas immuables. Il nous montre que l'ordre cohabite avec la transgression et que  la force de l'irrationnel côtoie le quotidien le plus plat.  Dans  Le monde des bureaux,  Dominique Massoni nous montre à travers ce champ littéraire que les relations humaines sont avant tout régies par un mouvement perpétuel, celui de l'aspiration au changement.

Dominique Massoni, Le monde des bureaux - Rencontre littéraire avec les employés aux écritures, ces héros minuscules, invisibles et transparents,  éditions L'Harmattan, collection « Espaces littéraires », 170 pages, 2023




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