Cinq ans après Trois jours et une vie le réalisateur Nicolas Boukhrief nous revient avec Comme un fils, un film à la fois délicat et brutal avec comme toile de fond l'univers de jeunes Roms et la solitude de l'enseignant.
Jacques Romand est un professeur qui a perdu sa vocation. Témoin d’une agression dans une épicerie de quartier, il permet l’arrestation de l’un des voleurs : Victor, 14 ans. Mais en découvrant le sort de ce gamin déscolarisé que l’on force à voler pour survivre, Jacques va tout mettre en œuvre pour venir en aide à ce jeune parti sur de si mauvais rails. Le cinéaste a trouvé Stefan Virgil Stoica, le jeune acteur qui joue Victor en Roumanie lors d'un casting d'élèves d'école d'art dramatique. Et sans doute le côté réaliste du long métrage est accentué par le fait que le comédien, comme dans son personnage, parle très bien l'anglais mais pas le français.D'autre part des familles de « vrais roms » jouent dans Comme un fils et de façon troublante viennent nous rappeler par leur présence l'actualité brûlante des camps de migrants à Paris ainsi que celle de bidonvilles de plus en plus nombreux en périphérie des villes. Egalement, ce film nous plonge à travers le personnage de Harmel Kirshner (la responsable d'association) joué par Karole Rocher dans le quotidien de petites structures d'entraide bénévole aux jeunes migrants, empêtrées entre tracasseries administratives et manque de moyens. En outre, l'aspect documentaire du film reflète assez bien les conditions de vie extrême de ces populations pour la plupart Roms d’origine roumaine qui vivent dans des bidonvilles de la région parisienne. Dans le film Nicolas Boukhrief suggère subtilement le désarroi de ce prof qui vient se fracasser à la réalité de son jeune protégé dont le parcours est à la fois entaché de violence et le fruit de conditions de vie peu enviables - état de santé précaire, environnement insalubre dépourvu d’installations sanitaires, insécurité provoquée par les vols…
Malgré cet environnement peu attractif Comme un fils échappe aux codes du film misérabiliste même si Boukhrief nous suggère sans tabou la violence de l'entourage de l'ado, notamment à travers la description du personnage de l'oncle mafieux - version contemporaine du Thénardier à la sauce Rom. Par ailleurs le jeune est doublement ostracisé dans le récit cinématographique du fait qu'il est métis, à moitié Rom et à moitié Roumain. Dans cette histoire de rencontre inopinée entre enfant sauvage et prof solitaire, Vincent Lindon interprète avec réalisme et sensibilité ce personnage à la Simenon (Jacques Romand), un prof retiré de l'Education Nationale. Dans une intéressante progression narrative l'on voit cet homme - que l'on devine esseulé et partagé par des sentiments contradictoires - participer à une action concrète d'intégration en apprenant à Victor à lire et à écrire. Mais l'on n'est pas non plus dans un remake du Sauvageon et du Philanthrope comme dans l'excellent film à valeur pédagogique L'Enfant sauvage (1970) de François Truffaut.
Selon les estimations, plus de 5 000 enfants Roms vivant en France arriveraient à 16 ans sans jamais, ou presque, avoir été à l’école. Et outre l'intégration l'Education semble au coeur même de ce film intimiste et social. Boukhrief évoque ce thème à travers les nombreuse démarches faites par Jacques Romand pour que l'on accueille le jeune. Il propose aussi en filigrane une réflexion perçante sur le rôle de l'éducateur mais aussi sur le manque d'attractivité de la profession. L'on peut aussi voir ce film comme la rencontre incertaine de deux solitudes, de deux êtres qui, toute différence gardée, n'accrochent pas véritablement au monde qui les entoure. Il en résulte un film incisif et flottant, à la fois tendre et cruel, qui nous tend - sur le mode réaliste - un drôle de miroir du monde contemporain !
Comme un fils
durée : 1 h 45
Comme un fils, drame, un film de Nicolas Boukhrief, France 2024
Avec Vincent Lindon, Karole Rocher, Stefan Virgil Stoica, Sorin Mihai
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