lundi 18 novembre 2019

Kean



Au Théâtre de L'Atelier Alain Sachs met en scène subtilement  Kean, pièce emblématique d’Alexandre Dumas père sur les paradoxes du comédien.


Comédien petit et boiteux Edmund Kean (1787-1833) connut un succès phénoménal à Londres en interprétant des héros shakespeariens (Richard III, Shylock, Othello). Inspiré par cette curieuse histoire l’auteur des Trois Mousquetaires créa en 1836 Kean ou Désordre et génie, drame en 5 actes. Relatant les infortunes du célèbre tragédien anglais la pièce suggérait que sous des dehors cabotins et inoffensifs le personnage principal véhiculait en fait une vision puissamment critique et prophétique de la haute société du XIXe siècle.

photo LOT - Kean - Théâtre de l'Atelier

La mise en scène pétillante d’Alain Sachs propose une intéressante et séduisante  approche de la pièce, faisant ressortir la drôlerie grinçante des situations vécues par Kean, évoluant dans un perpétuel jeu de miroirs qui interroge, au-delà de la symbolique du jeu d’acteur, son identité  la plus secrète. Kean est-il lui-même ou bien est-il les divers personnages qu’il interprète ? Les comédiens tirent le meilleur parti théâtral de cette permanente ambiguïté. L’on signalera notamment l’excellente interprétation d’Alexis Desseaux en Kean. Derrière l’esbroufe permanente et sa volubilité verbale le comédien nous laisse deviner les fragilités et les angoisses de son personnage Kean.

photo LOT - Kean - Théâtre de l'Atelier

Ce dernier fera songer tantôt  à don Juan (pour l’irrévérence face aux conventions) à Peter Gynt (pour l'aspiration à la liberté) et même à Dorian Gray  pour sa façon, bien particulière, de  considérer la vie comme une oeuvre d'art ou plutôt comme une oeuvre théâtrale. Le système narratif mis en place dans Kean nous montre - sans juger - toutes les aspects troubles du personnage : départs constants et rebuffades de Kean, cours improvisés de théâtre - à la fois objets de railleries et de mise à l'épreuve de l'aimable et naïve Kathy -, stratégies variées de communications à destination d'Elena et du prince de Galles. Les multiples hésitations des personnages et l'enchaînement tragique et burlesque des situations met en exergue le trouble profond que suscite le personnage principal chez son entourage.

photo LOT - Kean - Théâtre de l'Atelier

Même si Kean a été écrit au XIXe siècle et que certains aspects de la pièce peuvent sembler aujourd'hui assez  désuets, comme la peinture de la haute aristocratie anglaise et sa cohabitation permanente avec ce que l'on appelait alors le demi-monde, la pièce reste enveloppée de son aura de modernité, notamment par son portrait de la célébrité, de ses grandeurs et de ses ravages. Aux comédiens shakespeariens surannés ont succédé depuis lors rock stars,  icônes de mannequinat, stars de cinéma, de télévision ou du foot, plus récemment  youtubeurs,  nouveaux demi-dieux bon marché  à destination de publics jeunes.  Finement monté, ce spectacle nous rappelle que Kean est éternel, que son masochisme exacerbé, jouissif et tragique est davantage qu'une pitrerie, qu'il fait intégralement partie de  la comédie humaine.

durée : 1 h 55

Kean, d'Alexandre Dumas
Adaptation : Jean-Paul Sartre
Mise en scène : Alain Sachs assistée de Corinne Jahier
Avec : Alexis Desseaux (Kean), Sophie Bouilloux (Elena), Justine Thibaudat (Anna), Eve Herszfeld (Amy, Fanny, Gidsa), Frédéric Gorny (le Prince), Stéphane Titeca (Salomon), Pierre Benoist (le domestique, Peter Patt, Lord Mewill, Darius), Jacques Fontanelle (le Comte).

Théâtre de L'Atelier
1, place Charles Dullin
Paris 18e

jusqu'au 5 janvier 2020

horaires : du mardi au samedi (21 h), le dimanche (17 h)
relâche le lundi ; relâches exceptionnelles : les 9, 10, 17, 19, 20 et 21 novembre, les 4, 23 et 24 décembre et le 1er janvier 2020











1 commentaire: