Au Théâtre du Rond-Point (Paris 8e) Olivia Corsini met en scène des nouvelles de l'écrivain américain Raymond Carver (1938-1988), proposant un spectacle au fort impact sensoriel et imaginatif sur fond de solitude urbaine.
Au début du spectacle la voix off et feutrée de Raymond Carver retentit à travers une traduction de ses confidences en français qui défile sur un fond noir. L'auteur explique qu’il s’est marié à 18 ans à une jeune fille qui en avait 16 et que deux ans plus tard, ils avaient deux enfants et aucun diplôme. A travers cette confidence apparemment anodine le spectacle nous introduit d'emblée sur un questionnement de Carver sur le fonctionnement du couple et de la société. En lisant les nouvelles de Carver l'on peut avoir l'impression que l'unique objet du nouvelliste est de scruter l'intimité et la banalité de la vie sous un aspect sombre contrebalancé par une pointe d'ironie.
Toutes les petites choses que j’ai pu voir
Théâtre du Rond-Point
En fait, les nouvelles de Carver cachent une critique virulente de l'American Way of Life. A travers ces tranches de vie il nous fait un portrait incisif de l'Amérique des années 70, celle des classes moyennes ou même plus modestes, qui n'est pas sans résonance avec notre monde contemporain. Avec ces nouvelles celui que l'on appelle parfois le « Tchekhov américain » nous brosse par petites touches un processus de désintégration de l'individu, confronté à la peur, à la solitude ou au manque d'argent. Inquiétant et indécis, cet univers littéraire nous rappelle un peu le théâtre de Pinter dans la mesure où aucune logique ou réponse existentielle ne se profile clairement. Ce climat entre chien et loup s'exprime à travers des scènes comme celle d'un jeune drogué affalé semblant vaciller entre vie et mort ou celle du mystérieux coup de fil d'une grand-mère esseulée invitant son interlocuteur à une rencontre inopinée.
Toutes les petites choses que j’ai pu voir
Théâtre du Rond-Point
Dans un décor à la Hopper, invitation à la nostalgie de la forêt et à l'attractivité du monde moderne, Olivia Corsini plante ses personnages dans une sorte de no man's land où aucun d'eux ne semble pouvoir s'échapper. Tous peu ou prou ont cru à l'American Dream. Et sans doute le fil conducteur qui rattache toutes ces petites histoires est le sentiment diffus de déception de tous ces déclassés dont la solitude dans la société et le couple rappelle étrangement les tableaux prémonitoires de Hopper. Aux confins du réalisme magique et du théâtre de l'absurde, les six comédiens de Toutes les petites choses que j’ai pu voir s'inscrivent pleinement dans un environnement théâtral percutant et suggestif où l'apparente banalité des propos échangés par les personnages met en exergue autant la fragilité de la condition humaine que la révolte d' individus déçus par leur vie.
Toutes les petites choses que j’ai pu voir, d’après les nouvelles de Raymond Carver
Pour raconter ces vies insignifiantes et ballotées de toute part, pour exprimer les cabrioles et la consternation de ses personnages, la metteuse en scène a privilégié un environnement sensoriel. Ainsi, la gestuelle et le positionnement des personnages sur le plateau se révèle particulièrement expressif. L'on signalera la forte atmosphère rendue par un fond sonore en sourdine, le jeu des lumières et la singularité des vêtements et accessoires. L'on notera aussi l'astucieuse osmose entre certaines scènes frôlant le fantastique et d'autres au climat davantage réaliste où l'on voit les personnages entourés de leurs objets du quotidien (lit, téléphone, bouteille, télévision). Par sa savoureuse et touchante fidélité au texte de Carver, par sa progression narrative étrange enrobée de climats diversifiés, ce spectacle vaut vraiment le déplacement !
durée : 1 h 25
Mise en scène : Olivia Corsini
Avec Erwan Daouphars, Fanny Decoust, Arno Feffer, Nathalie Gautier, Carine Goron, Tom Menanteau
Théâtre du Rond-Point
(Salle Jean Tardieu)
2 bis avenue Franklin D. Roosevelt
Paris 8e
horaires : les 13, 14, 15 et 16 janvier à 19 h 30 ; le 17 janvier à 18 h 30
jusqu'au 17 janvier 2026
A lire :
Hollywood Brûle, de Marie Reignier
Short Stories, de Raymond Carver
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