lundi 26 décembre 2016

Une Maison de Poupée



Huis-clos suffocant, Une Maison de Poupée (1879) d’Henrik Ibsen questionne le couple et ses inavouables secrets. Au Théâtre Le Lucernaire, Philippe Person met en scène le célèbre drame naturaliste, suggérant subtilement ses aspects profondément pulsionnel et méditatif.


Souvent considérée comme un symbole théâtral du mouvement féministe, Une Maison de Poupée fit scandale lors de sa création. La pièce se profile autour de l’histoire simple et compliquée d’une femme (Nora), apparemment insouciante et dépensière, vivant dans la hantise que son mari (Torvald Helmer) apprenne par un maître chanteur (Krogstad) qu’elle a commis un faux pour emprunter l’argent nécessaire à un voyage indispensable pour la santé de son mari. Ibsen (1828-1926) figure parmi les grands naturalistes européens dans sa façon intime - et philosophique  - de dénoncer la médiocrité ambiante et les conformismes de tout poil.

© Pierre François - Une maison de poupée, Le Lucernaire

Dans Une Maison de Poupée, le prolifique auteur norvégien explore les méandres psychologiques de ses personnages sur un ton certes incisif mais aussi avec une certaine compassion. Si certains éléments de la pièce peuvent sembler un peu datés, cette dernière est une des œuvres majeures de ce contemporain de Zola et de Tchekhov, qui comme eux fut nourri par une modernité de ton, de fortes préoccupations sociales et un certain raffinement stylistique. Ibsen explore le thème de la liberté, qui se révélera particulièrement à la fin de la pièce lorsque Nora, découvrant qu’elle a toujours été traitée comme une mineure et comme « une poupée » prendra sa décision de quitter mari et enfants. (12 ans auparavant avec Peer Gynt, l’auteur dramatique développait déjà de façon paroxystique ce thème de la liberté, pris sous l’angle masculin, à travers sa satire du petit paysan ivre de désirs et refusant toute contrainte du monde.)

© Pierre François - Une maison de poupée, Le Lucernaire

A travers sa pièce Gertrud (1906), le Suédois Hjalmar Söderberg (1869-1941) poursuivra comme Ibsen une brillante réflexion sur l’aspiration à la liberté - et le trouble qu’il engendre - dans un univers féminin. Efficacement et sans gros moyens techniques - une scénographie sobre et persuasive - le metteur en scène Philippe Person nous fait rentrer progressivement dans ce labyrinthique drame intimiste, lieu de non-dits conjugaux dans lequel hostilité et tendresse se font face. De façon très convaincante, Person interprète le commis Krogstad, personnage intimidant et dur, dont l’on devinera au fil de la narration les fêlures et les motivations secrètes. Quant à Philippe Calvario, il joue Torvald Helmer - mari rigide et protecteur - avec beaucoup de finesse. Par une belle performance théâtrale, Florence Le Corre rend particulièrement crédible le personnage de Nora, cette femme-enfant, rejouant avec son mari sa relation au père, et qui choisira dans une ultime révélation à la suite d'une conversation avec son mari de renouer avec la liberté.

© Pierre François - Une maison de poupée, Le Lucernaire

Pour sa modernité de ton - confidences et secrets en milieu bourgeois - et surtout par ses thèmes obessionnels, la pièce d’Ibsen peut faire songer à certaines nouvelles de l’Autrichien Stefan Zweig (1881-1942), comme « La Peur » (1913). Dans cette dernière, la hantise du personnage féminin de la révélation de son infidélité se révèle tout aussi destructive (et impressionnante) que celle de la peur de Nora de la découverte de son mensonge persistant sur l’origine de son argent. Toutes deux possèdent la même trouille de blesser l’orgueil du mâle et de briser ainsi le fameux cocon familial. Serpentant avec brio entre drame sentimental, thriller hitchcockien et dénonciation sociale, cette adaptation d'Une Maison de Poupée se révèle un grand cru théâtral !

Une Maison de Poupée, de Henrik Ibsen
Adaptation et mise en scène : Philippe Person
Avec Florence Le Corre (Nora), Nathalie Lucas (Madame Linde), Philippe Calvario (Torvald Helmer) et Philippe Person (Krogstad)

Théâtre Le Lucernaire (salle le Paradis)
53, rue Notre-Dame-des-Champs
Paris 6e
horaires : du mardi au samedi à 21 h

jusqu'au 21 janvier 2017, puis prolongation du 8 février jusqu'au 12 mars 2017 au Théâtre Rouge du Lucernaire

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