lundi 12 octobre 2026

Minotaure


Avec Minotaure Andreï Zviaguintsev dresse un portrait saisissant et cruel de la Russie contemporaine, entremêlant thriller conjugal et contexte politique des années Poutine. Il en résulte une oeuvre visionnaire, parfaitement maîtrisée et glaçante, décortiquant avec réalisme les codes rigides et les impostures de la vie quotidienne sous les régimes autocrates. Le film raconte l'histoire de Gleb, un chef d'entreprise prospère en Russie, dont la vie s'effondre sous le poids de la crise politique, des tensions professionnelles et de l'infidélité de sa femme en 2022. Andreï Zviaguintsev, qui a choisi de quitter son pays à la suite de la guerre en Ukraine, connaît bien son pays. 

Minotaure

Et même si Minotaure n'est pas une oeuvre 100 % politique, s'inscrivant également dans les pas d'un haletant thriller psychologique sur fond de déliquescence du couple, tout dans son film respire le climat de la période envisagée : les grandes lignes de fracture, les personnages et même les paysages. Le réalisateur a privilégié comme décor naturel une ville moyenne, éloignée de Moscou. Par sa forme cinématographique Minotaure reflète l'univers militarisé de la Russie actuelle à travers des scènes parlantes comme celle de chars qui défilent sur un train de marchandises ou celles où l'on entrevoit des photos surannées d'héros morts pour la patrie, jonchant les avenues rectilignes de ville de province.  

Minotaure

A ce climat lourd et mortifère qui encadre la vie quotidienne de la plupart des Russes  contraste le petit nid douillet que constitue la moderne maison  au parc boisé dans laquelle vit Galina et Gleb,  couple dont  en apparence tout a réussi.  Au fil de la narration le cinéaste laisse deviner au spectateur  la fracture du couple. En effet, ni les visites convenues et espacées de la grand-mère, ni le confort matériel dans lequel vit leur fils (Serioja), ado ayant des problèmes à l'école, ni les réunions festives et alcoolisées des amis de Galina et Gleb ne semblent pouvoir estomper l'atmosphère oppressante qui empoisonne cette famille.

Minotaure

Si son précédent film [Faute d'amour (2017)]  sondait la dérive de parents à travers les yeux d’un enfant (Aliocha) se sentant mal-aimé, le cinéaste revient à ce modèle familial pour mieux le déconstruire.  Minotaure se révèle un long métrage à multiples facettes avec un côté très européen qui rappelle les sulfureuses  intrigues  grand-bourgeoises de Claude Chabrol sur fond de crime conjugal et d'hypocrisie sociale.  Le film est d'ailleurs une adaptation libre de La Femme infidèle (1969), un des films les plus aboutis du réalisateur aux côtés  de Que la bête meure (1969) et Le Boucher (1970). Léché et quelque part très pictural, le climat de ce drame aussi intimiste que social se profile langoureux et clinique, alternant une certaine opacité des personnages avec des paysages superbes.

Minotaure

Dans Minotaure l'on voit Gleb se débattre dans des problèmes non seulement conjugaux mais aussi professionnels et éthiques. Il est  pris de plein fouet avec les exigeances d'une guerre dont l'on peut supposer qu'il ne comprend pas très bien les aboutissements comme bon nombre de ses compatriotes. Et le cinéaste fait ressortir  l'état de fébrilité dans lequel baignent le chef d'entreprise et les notables de la ville pour  « livrer  » à la mobilisation 14 candidats pour la très vague « opération spéciale  ». Dans ce drame la fois politique et hitchcockien  la Russie de 2022 se profile  pas seulement un simple décor, mais le lieu où toutes les émotions sont exacerbées (la peur, la colère, la passion, la roublardise).   

Minotaure

Dmitri Mazourov interprète avec tact et mystère un personnage masculin lisse et brutal    un peu honteux,  tuant mécaniquement l'amant de sa femme et manipulant les uns et les autres pour ses propres intérêts. Quant à  Iris Lebedeva, elle joue subtilement un personnage bovaryen  la fois glamour et sentimental, coincé entre un  mari fuyant et un adolescent lointain, perdant progressivement ses repères dans un environnement de luxe et d'argent et trouvant dans l'adultère une sorte de  consolation à la vie.   Avec Minotaure le réalisateur de Elena et Léviathan signe là un film clé, propulsé davantage par l'audace et le mystère qui se dégage de la forme cinématographique que par son scénario plutôt conventionnel, approchant au plus près la réalité de la société russe !   Par sa description à la fois froide et acidulée du couple et du dysfonctionnement familial et d'autre part par  sa façon habile de distiller un climat politique moite et anxyogène de manipulation permanente  l'on pourrait idéalement classer Minotaure entre le méconnu Family Therapy  (2025) de la Slovène Sonja Prosenc et l'emblématique Z (1969) du Franco-grec Costa-Gavras !

durée : 2 h 20

Minotaure, un film de Andreï Zviaguintsev, drame,  France-Allemagne-Lettonie, 2026 
Avec Dmitri Mazourov, Iris Lebedeva, Boris Koudrine

(sortie nationale le 14 octobre 2026)

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