Et même si Minotaure n'est pas une oeuvre 100 % politique, s'inscrivant également dans les pas d'un haletant thriller psychologique sur fond de déliquescence du couple, tout dans son film respire le climat de la période envisagée : les grandes lignes de fracture, les personnages et même les paysages. Le réalisateur a privilégié comme décor naturel une ville moyenne, éloignée de Moscou. Par sa forme cinématographique Minotaure reflète l'univers militarisé de la Russie actuelle à travers des scènes parlantes comme celle de chars qui défilent sur un train de marchandises ou celles où l'on entrevoit des photos surannées d'héros morts pour la patrie, jonchant les avenues rectilignes de ville de province.
A ce climat lourd et mortifère qui encadre la vie quotidienne de la plupart des Russes contraste le petit nid douillet que constitue la moderne maison au parc boisé dans laquelle vit Galina et Gleb, couple dont en apparence tout a réussi. Au fil de la narration le cinéaste laisse deviner au spectateur la fracture du couple. En effet, ni les visites convenues et espacées de la grand-mère, ni le confort matériel dans lequel vit leur fils (Serioja), ado ayant des problèmes à l'école, ni les réunions festives et alcoolisées des amis de Galina et Gleb ne semblent pouvoir estomper l'atmosphère oppressante qui empoisonne cette famille.
Si son précédent film [Faute d'amour (2017)] sondait la dérive de parents à travers les yeux d’un enfant (Aliocha) se sentant mal-aimé, le cinéaste revient à ce modèle familial pour mieux le déconstruire. Minotaure se révèle un long métrage à multiples facettes avec un côté très européen qui rappelle les sulfureuses intrigues grand-bourgeoises de Claude Chabrol sur fond de crime conjugal et d'hypocrisie sociale. Le film est d'ailleurs une adaptation libre de La Femme infidèle (1969), un des films les plus aboutis du réalisateur aux côtés de Que la bête meure (1969) et Le Boucher (1970). Léché et quelque part très pictural, le climat de ce drame aussi intimiste que social se profile langoureux et clinique, alternant une certaine opacité des personnages avec des paysages superbes.
Dmitri Mazourov interprète avec tact et mystère un personnage masculin lisse et brutal un peu honteux, tuant mécaniquement l'amant de sa femme et manipulant les uns et les autres pour ses propres intérêts. Quant à Iris Lebedeva, elle joue subtilement un personnage bovaryen la fois glamour et sentimental, coincé entre un mari fuyant et un adolescent lointain, perdant progressivement ses repères dans un environnement de luxe et d'argent et trouvant dans l'adultère une sorte de consolation à la vie. Avec Minotaure le réalisateur de Elena et Léviathan signe là un film clé, propulsé davantage par l'audace et le mystère qui se dégage de la forme cinématographique que par son scénario plutôt conventionnel, approchant au plus près la réalité de la société russe ! Par sa description à la fois froide et acidulée du couple et du dysfonctionnement familial et d'autre part par sa façon habile de distiller un climat politique moite et anxyogène de manipulation permanente l'on pourrait idéalement classer Minotaure entre le méconnu Family Therapy (2025) de la Slovène Sonja Prosenc et l'emblématique Z (1969) du Franco-grec Costa-Gavras !
Minotaure, un film de Andreï Zviaguintsev, drame, France-Allemagne-Lettonie, 2026
Avec Dmitri Mazourov, Iris Lebedeva, Boris Koudrine
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