Au Théâtre de Belleville (Paris 11e) l'on peut découvrir Gérard de Suresnes dans une mise en scène de Grégoire Lopoukhine et Emmanuel Rehbinder. Inspiré par la vie d'une figure emblématique de la radio, c'est un spectacle incisif et touchant avec comme toile de fond la gloire et la déchéance.
Grégoire Lopoukhine et Emmanuel Rehbinder ont été inspirés par Le Con de minuit, livre poignant et enquête minutieuse du journaliste Thibault Raisse racontant l'itinéraire de Gérard Cousin, un routier SDF devenu star sur Fun Radio en quelques années sous le surnom de Gérard de Suresnes.Pièce rythmée aux relents farcesques et dramatiques, qui bénéficie aussi d'un système narratif original, Gérard de Suresnes se profile une évocation du paysage médiatique des radios libres dans les années 90, marqué par une liberté de ton et une connivence - démagogique diraient certains (!) - des animateurs envers leur public ado à travers blagues salaces, conversations absurdes et sketchs alambiqués, anticipant d'une certaine façon quelques-unes des formes d'expression des réseaux sociaux. Intuitifs les comédiens interprètent avec un réalisme non feint ces communicants de la bande FM alternant entre écoute bienveillante et vacheries, accueillant pendant plusieurs heures des auditeurs pour parler de tout et de rien.
Brice Borg - qui interprète Gérard de Suresnes - se faufile comme un poisson dans l'eau dans ce personnage à la fois fragile et outrancier, possédé par sa gloire récente et les démons du passé. Habilement, sous le mode d'une tragi-comédie médiatique et par les nombreux flash-back du dispositif théâtral la vérité de ce parcours cabossé, dissimulée sous les paillettes du star-system, nous est révélée par petites touches. Celle d'un 'enfant ballotté entre familles d'accueil et mère improbable, celle de la victime d’un grave accident de la route qui le blesse à la hanche - routier, il ne peut plus exercer son métier à seulement 32 ans ! -, celle d'un homme plongé dans l'alcool tout seul dans son HLM à Suresnes, éloigné pour raisons personnelles de ses proches vivant dans la région lyonnaise.
A la fois poétique et clownesque le climat de Gérard de Suresnes nous oriente vers un théâtre jamais très éloigné des rires et des larmes. Elément scénique majeur de la scène, la cabine téléphonique est le lieu où telle une midinette à son premier rendez-vous, en tongs et t-shirt, un soir d'hiver, Gérard contacte la station FM pour déclamer ses poèmes et obtenir un rendez-vous. Par son enthousiasme et ses errances, le personnage qu'interprète le comédien nous rappelle un peu le Coluche au nez rouge portant gants de boxe et jouant au violon. Et cette pièce à quatre comédiens laisse percer autant l'idée d'une revanche sociale, celle de Gérard de Suresnes que son aspiration à sortir d'un passé douloureux. Il n' y arrivera pas.
durée : 1 h 20
Gérard de Suresnes, d'après Le con de minuit de Thibault Raisse © Editions Denoël, 2024Mise en scène : Grégoire Lopoukhine et Emmanuel Rehbinder
Avec Brice Borg, Victoire-Lou Leboucher, Emmanuel Rehbinder, Baudouin Sama

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