Au Théâtre de l'Epée de Bois (Paris 12e) l'on peut découvrir Doux oiseau de jeunesse, pièce rarement jouée de Tennessee Williams (1911-1983). Mis en scène par Christophe Hatey et Florence Marschal, c'est un spectacle puissant et émotionnel proposant une acide peinture de l'arrivisme et des moeurs politiques. Doux oiseau de jeunesse raconte l'histoire d'un jeune gigolo (Chance Wayne), accompagné d'une star déchue (Alexandra de Carlo), retournant dans sa ville natale (San José) au bord du golfe du Mexique.
ll veut retrouver Angeline, celle qu'il aime, fille d'un politicien (Finley) véreux et cynique, qui a tout entrepris pour contrecarrer leur projet. Dans cette pièce - comme en général dans le théâtre de Williams, qui privilégie le thème de la frustration humaine -, l'on retrouve des personnages psychologiquement fragiles naviguant dans des situations complexes et conflictuelles. Oscillant entre douceur et violence, son oeuvre se profile imprégnée d'un certain romantisme noir que certains exégèses pointent dans l'origine même de sa vie. (Le dramaturge a lutté contre la dépression, l'alcoolisme et la dépendance aux drogues, ce qui a nui à sa santé et à sa carrière.)
Dans La Ménagerie de verre (1944) il décrit le fragile équilibre d’une famille dont le père s’est volatilisé. Dans Un Tramway nommé désir (1947) il raconte les rapports houleux entre une prostituée idéaliste et son beau-frère. Dans Doux oiseau de jeunesse tous les personnages évoluent dans un climat social pesant, car imprégné par l''arrivisme et par la corruption politique. Personnage caricatural et inquiétant, habilement interprété par Christophe Hatey, Finley est l'archétype du type paternaliste autoritaire avec son discours évangéliste alambiqué et chargé de violence. A travers lui, l'auteur inspiré de La Nuit de l'iguane (1961), comme d'une certaine façon ses contemporains William Faulkner (1897-1962) et Erskine Caldwell (1903-1987 - par un ton narratif plus que direct ! - nous brosse le portrait d'une Amérique filandreuse ne comprenant que la force, la répétition de la loi et la soumission psychologique.
Face à Finley, qui met la vie de en danger de Chance Wayne, ce dernier oppose une certaine désinvolture, fanfaronnant auprès d'anciennes connaissances dans les bars de la ville. Malgré une confrontation brutale avec Angeline il veut repartir de San José avec elle pour partager son rêve hollywoodien de gloire. Subtilement, la mise en scène de Doux oiseau de jeunesse laisse percer le fossé qui sépare le duo Chance Wayne/Alexandra de Carlo et le reste de la société. Et la relation houleuse entre cette dernière et le jeune homme s'inscrit dans un climat de harcèlement, de chantage, de passion physique et de tendresse, qui les révèle à eux-mêmes. L'histoire se déroule en grande partie dans une chambre d'hôtel, lieu symbolique où l'instable gigolo ambitieux et la star de cinéma vieillissante, confrontée à l''alcool et à la drogue peuvent partager leurs fêlures réciproques.
Doux oiseau de jeunesse - Théâtre de l'Epée de Bois
Hugo Le Pruvot et Florence Marschal se faufilent avec beaucoup d'aisance dans ces personnages à la fois fiers et honteux, voulant exister coûte que coûte dans les lumières du cinéma. Ne nous cachant rien des chamailleries et humiliations que s'infligent Chance Wayne et Alexandra de Carlo Doux oiseau de jeunesse laisse percer chez eux l'idée d'urgence, d'une peur de manquer ; celle de la fuite du temps et de la mort. Ce sont deux personnages tragi-comiques et les deux comédiens qui les interprètent expriment avec réalisme le mode fusionnel et distancié qui les réunit. A la fois drame de la solitude et exploration des contours de la célébrité, Doux oiseau de jeunesse est un spectacle captif et tout en vibration, honorant de la plus belle façon ce théâtre direct, perturbant et symbolique, propre à Tennessee Williams !
Doux oiseau de jeunesse, de Tennessee Williams
Mise en scène : Christophe Hatey et Florence Marschal
Avec Christophe Hatey, Florence Marschal, Hugo Le Provot, Stéphane Piller, Lou Tilly
durée : 1 h 45
Théâtre de l'Epée de Bois
Cartoucherie (salle Studio)
Paris 12e
horaires : du jeudi au samedi à 21 h ; samedi et dimanche à 16 h 30Paris 12e
jusqu'au 5 avril 2026
A lire :
Hollywood Brûle, de Marie Reignier
Un Tramway nommé Désir, de Tennessee Williams
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