lundi 4 juin 2018

Thierry Ier - Toutes les vies d'Ardisson



Fruit de nombreux témoignages inédits et d’une enquête minutieuse auprès de l’entourage familial et professionnel du célèbre animateur télévisuel, Thierry Ier - Toutes les vies d’Ardisson de Dominique Antoine propose un intéressant regard sur la personnalité complexe de l’homme aux éternelles lunettes noires.


Publicitaire, romancier, animateur, éditeur de presse, producteur de télévision et de cinéma, Thierry Ardisson multiplie - depuis près de quatre décennies - les pitreries télévisuelles conceptuelles avec du talent, un art consommé de la provocation et un certain dandysme. A partir des années 80, il a décloisonné les  codes traditionnels de la télévision. Et ses émissions fétiches - de Lunettes noires pour nuits blanches à Tout le monde en parle, en passant par Bains de minuit - ont instauré un style inédit de communication, objet d'ailleurs de nombreuses polémiques. La dualité fait partie intégrante du personnage de Thierry Ardisson. Fourmillant d'informations sur l'homme en noir, ce livre reflète ce trait marquant. Il n’est guère étonnant que l’auteur - par ailleurs haut fonctionnaire, passionné de littérature - ait sous-titré cette biographie à la fois bien écrite, limpide et sans parti pris « Toutes les vies d’Ardisson ».



Soulignant le goût du jeu inhérent à l'animateur ainsi que son penchant pour la mise en scène télévisuelle, Dominique Antoine écrit ceci page 216 : « En réalite, l’omniprésence du dédoublement dans l’univers ardissonien révèle un parti pris esthétique plutôt qu’un faux-fuyant ou une échappatoire. Certes l’instinct provocateur de Thierry l’incite à entretenir des malentendus qui déconcertent ou mettent mal à l’aise. Mais, plus fondamentalement, son imaginaire artistique se rattache à la tradition baroque, celle qui met en scène le trompe-l’œil, le contraste, le reflet. » De cet homme cultivant au plus haut point le double jeu (titre d’ailleurs d’une de ses émissions phares au début des années 90),  l'auteur brosse un portrait à la fois  vivace et tout en nuances de ce Thierry Ier né en 1949 à Bourganeuf (Creuse). A l’écart des bios trop convenues ou au contraire trop « commercialement » hostiles, l’auteur fait le récit détaillé de
cette enfance trimballée aux quatre coins de la France et en Algérie entre ses parents (Victor et Renée), un frère cadet (Patrick) et des grands parents souvent omniprésents. (Travaillant dans les travaux publics, Victor le père déménage constamment avec sa famille élargie.)


L'auteur rappelle le traumatisme familial des Ardisson à la suite de la mort de Marius (le grand-père) sur un chantier algérois. (Il fut victime d’une malheureuse manœuvre de camion.) Pour ce livre exhaustif aux interprétations psychologiques fines, l’auteur a rassemblé une soixantaine de témoignages inédits, notamment ceux de la mère, du frère, des femmes et des trois enfants de l'animateur. Egalement, le biographe a interrogé de nombreux professionnels des médias et du monde artistique. Il a  décortiqué toutes les émissions d’Ardisson, soulignant au passage ses trouvailles conceptuelles et décrivant le ton nouveau et publicitaire qu'il a adopté, de Bains de Minuit à Salut les terriens, en passant par Rive droite/Rive gauche, le magazine culturel branché du Tout-Paris. Au passage, le livre rappelle l’insatiable curiosité intellectuelle d’Ardisson et son goût prononcé pour l’histoire *, la littérature (Paul Morand, Philippe K. Dick) ou la musique pop rock/psychédélique. Bien sûr, il ne fait pas l’impasse sur les faiblesses  du personnage, notamment sur ses addictions. D’abord héroïnomane, l'animateur fut longtemps sous la dépendance de la cocaïne. Outre des problèmes de santé, l’animateur vécut difficilement la révélation par la presse de ses emprunts littéraires pour son livre Pondichéry.

Double Jeu, émission de télévision de talk-show animée par Thierry Ardisson sur Antenne 2 puis France 2 du 14 septembre 1991 au 2 janvier 1993


L’animateur s’arrêta d’écrire pendant plus de 10 ans comme le rappelle son biographe, qui cite un extrait significatif du principal intéressé : « Cette faute m’a complètement coupé les ailes (…) Alors que j’avais connu auparavant des succès littéraires, je suis sorti de Pondichéry abattu, déchiré, morveux. Avec cette connerie, c’est mon désir d’écrire que je venais de bousiller pour des années. » **  Au sujet d’Ardisson, les qualificatifs ont toujours été nombreux et contradictoires  : ambitieux, libertin, moraliste, intelligent, démago, retors, cultivé, royaliste, arrogant, séducteur, moqueur, charmant...  Antoine perçoit ainsi le nouveau Ardisson (un de plus !) pages261/62 : « Il a arrondi son image, introduit davantage d'émotion, développé sa capacité d'empathie, jusqu'à faire preuve d'une bienveillance inédite à l'égard de beaucoup de ses invités. Thierry le sale gosse vieillit bien. Comme il le dit souvent, la télévision, qui enferme tant de professionnels dans leur tour d'ivoire, l'aura rapproché des gens »… Assurément, le biographe nous  propose  un portrait plus complexe et moins prévisible que peuvent laisser refléter les médias en général. En outre, son livre a le mérite de décrire les subtils rouages de la télévision,  petit milieu qui gravite autour de lui-même avec ses propres codes implicites de sociabilité (amis, copains, argent, femmes et échanges de bon procédé).

* Il est l'auteur de Louis XX - Contre-enquête sur la Monarchie (1986) ainsi que Les Fantômes des Tuileries (2016)
** Confessions d'un baby-boomer, Thierry Ardisson, 2005, éditions Flammarion

Dominique Antoine, Thierry Ier - Toutes les vies d'Ardisson, biographie, 310 pages, éditions Plon, 2018


Auto-interview Gainsbourg vs Gainsbarre dans l'émission  Lunettes noires pour nuits blanches




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