Dans L'homme qui était heureux sans le savoir Antoine Rault nous propose un roman intense, touchant et drôle, explorant notre rapport à la maladie et à la mort.
Au début du roman avant d'être confronté aux stigmates de la maladie et au terrible verdict d'un ponte de la médecine Pierre, le personnage principal, nous est décrit comme un être grognon et plutôt cynique dans sa vision personnelle de son entourage et du monde. Puis au fil des consultations et à l'approche de la certitude de sa mort prochaine l'auteur nous laisse deviner la transformation du regard de Pierre sur lui, les siens mais aussi sur des relations plus périphériques. Inspiré par une épreuve personnelle, L'homme qui était heureux sans le savoir est un livre grave et léger, traversé à la fois par un questionnement philosophique et un humour ravageur. Romancier et dramaturge, Antoine Rault avec une certaine désinvolture stylistique, dans ce court texte aux dialogues souvent cocasses, semble vouloir interroger le bien-vivre en ce début du XXIe siècle. La réussite professionnelle de Pierre, sa relation conjugale avec Mathilde, ses liens cyclothymiques envers ses enfants, les rapports qu'il noue avec ses amis ou collègues de travail, tout dans L'homme qui était heureux sans le savoir oriente le lecteur vers une interrogation mi-amusée, mi-mélancolique du narrateur sur son quotidien et sa propre existence depuis l'annonce de sa maladie. Dans la première partie du livre la vision pessimiste de Pierre perce derrière le vernis social comme dans ce passage : « Si je luis disais la vérité... Que je m'emmerde au bureau, que je me traîne et que ça m'angoisse, qu'avec Mathilde on doit baiser une fois par mois, et encore le bon mois, que tout me déprime, la politique, la guerre, les baleines qui viennent s'échouer sur les côtes, les cours de la Bourse, le temps que je perds à regarder mon smartphone, les reels débiles des influenceurs, le réchauffement de la planète, la méchanceté de la voisine... (page 39 »). Puis dans une seconde partie, l'on voit le personnage confier ses souvenirs et regrets, se faire progressivement l'ordonnateur d'une vie - la sienne - telle qu'il l'aurait rêvée. Personnage à la fois blessé et combatif, Pierre doit aussi endosser le rôle embarrassant de la victime, position particulièrement inconfortable que lui rappelle constamment ses proches comme dans cet extrait significatif : « Ils étaient tous mal à l'aise. Ils faisaient semblant. Tout le monde fait semblant avec moi maintenant. Ils essayent d'avoir l'air comme d'habitude, comme avant, mais je vois bien : ils ont compris. Ils savent. » (page 90). « Continuer à vivre », tel pourrait être le leitmotiv de ce roman sans prétention stylistique mais aventureux et plein d'esprit dans sa façon d'envisager le dilemme d'un homme confronté à sa propre disparition prochaine. Pour le personnage de L'homme qui était heureux sans le savoir la mort est quelque chose d'incompréhensible, qui concerne avant tout les autres : « Alors je suis condamné à mort. Voilà. Et dans mon cas, c'est sans appel, sans recours, apparemment. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Des salopards, des criminels, des dictateurs vivent en bonne santé à quatre-vingts balais passés et moi.... Il n'y a vraiment pas de justice ! (page 87). Puisant dans des thèmes forts comme la maladie et la mort mais aussi dans des contrées romanesques plus filandreuses comme le choc des générations ou le passage du temps Antoine Rault privilégie un intéressant angle : celui du regard compassionnel d'autrui face a celui dont justement « la fonction » est de mourir bientôt comme le personnage de Pierre. Sujet ambivalent et quasi métaphysique illustré sur un mode mélancomique Dans Le roi se meurt (1962) où Eugène Ionesco exprimait le refus du roi Bérenger - du moins dans la première partie de la pièce - de se soumettre à l'attente un peu trop « ostentatoire » de ses proches. Quant au pauvre Fritz Zorn, victime d'un cancer et mort à 32 ans, allant à l'encontre des codes et des convenances entourant l'attente de la mort, il laissait à travers son essai autobiographique Mars (1976) un bouleversant témoignage posthume sur la prison de sa vie, devenu depuis un monument de la littérature universelle. [Rappelons au passage que Fritz Zorn fait partie d'un genre littéraire plutôt rare, le faire-part de décès autobiographique, illustré par des écrivains comme Georges Perros, Barbellion ou Marie Bashkirtseff !]. Dans L'homme qui était heureux sans le savoir, l'auteur de La danse des vivants nous propose, lui, une tragi-comédie à la fois touchante et incisive sur le rapport au vivant et l'art de disparaître en paix dans un roman pétillant comme du champagne !
A lire :
Céline Spierer, Noyade, roman, grand format, éditions Héloïse d'Ormesson, 220 pages, 2023
https://blogdephaco.blogspot.com/2023/02/noyade.html#more
http://blogdephaco.blogspot.com/2018/12/la-lumiere-est-moi-et-autres-nouvelles.html#more
Sonia David, David Bowie n’est pas mort, roman, éditions Robert Laffont, 180 pages, 2017
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Gilles Paris, Le vertige des falaises, roman, éditions Plon, 245 pages, 2017
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