lundi 3 décembre 2018

La Lettre à Helga



Au Théâtre de l’Epée de Bois Claude Bonin met en scène La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson (né en 1971). Fidèle à l’esprit épique et hardi du texte du romancier islandais, ce spectacle intimiste, interprété par le comédien Roland Depauw, se profile très convaincant.


Immense succès dans les pays scandinaves ainsi qu’en Allemagne, La Lettre à Helga -  traduction en français aux éditions Zulma (2013) -, a comme cadre naturel le fin fond d'un fjord sauvage, balayé par le vent du Nord.  Par son thème sensuel de la communion panthéiste avec la nature, si cher aux pays scandinaves, La Lettre à Helga   rappelle parfois  la langue intense, jubilatoire et moderne d'Edith Södergran (1892-1923), poétesse finlandaise au destin tragique. Imprégnée par le terroir islandais, l'histoire de La Lettre à Helga lorgne vers des rivages aussi existentiels que contemplatifs.  A quelque 90 ans, un éleveur de brebis  (Bjarni)  se souvient, entre émotion et  ironie,  de son impossible adultère avec Helga, une voisine aimée passionnément.

Roland Depauw (Bjarni) - Théâtre de l'Epée de Bois

Cette lettre  prend la forme d'une véritable confession au moment où bon nombre de ses proches ont disparu et que la vie de Bjarni touche à sa fin. La femme de Bjarni n’a jamais pu avoir d’enfant et leurs relations en ont été particulièrement détériorées.  Avec tendresse, le berger porte un dernier regard  sur sa communion sensuelle avec Helga et son attachement au  territoire islandais.  Brûlante et posthume, cette lettre adressée à son ancienne amoureuse est ambiguë. Elle peut se voir comme un acte symbolique d’exorciser les regrets  mais aussi comme une façon  d’entériner pour le berger les bons moments de la vie  à travers sa passion charnelle pour Helga  et son labeur quotidien à la bergerie. Les thématiques de la passion physique dévorante et du travail obsessionnel de la terre sont particulièrement présentes. Mais la longue « confession » mi amusée, mi-lyrique de l’éleveur de moutons met aussi en exergue la confrontation permanente de Bjarni avec le monde de la modernité, celui-même qui le fera renoncer à partir avec Helga - après son divorce avec son mari - dans la capitale Reykjavik, symbole de tout ce que refuse obstinément le berger.


(La scène dans laquelle Bjarni, furieux, évoque le souvenir du visage de sa fille speakerine à la télé est particulièrement révélatrice !). Subtilement, l'adaptation/mise en scène du roman épistolaire de Birgisson nous suggère ce divorce constant entre  deux modes de vie inconciliables, notamment scéniquement,  à travers la belle et originale création vidéo de Valéry Faidherbe et celle, magnétique, live et sonore de Nicolas Perrier. « Habiter signifie se fondre charnellement dans la topographie d’un lieu, l’anfractuosité de l’environnement », a écrit Gaël Faye dans son roman Petit pays (2016).  Bjarni est  prédisposé à rester sur ses terres. Mais, et c’est sans doute tout l’intérêt de ce singulier roman habilement mis en scène de nous montrer que l’entêtement de Bjarni peut être davantage le fruit de la liberté que celui de l’aliénation. Comédien instinctif et généreux, Roland Depauw se fond entièrement dans son personnage de Bjarni.  A la fois  inébranlable, fragile et pulsionnel, le berger de la lande  délivre à la fois le message mystique de l’attachement à la terre, celui de la fête païenne de l’amour charnel et celui de la noblesse du labeur quotidien au contact des bêtes.

"La vie n'est que trame et rêve,
calme plat et dur ressac,
écueil et courant rapide,
tempête, neige et brouillard.
Avec fleurs et soleil aussi.
Mais derrière les hautes montagnes -
personne n'est encore allé voir." 

(p. 102  La Lettre à Helga, éditions Zulma)

durée : 1 h 20

La Lettre à Helga, de Bergsveinn Birgisson
Mise en scène : Claude Bonin
Jeu : Roland Depauw

Théâtre de l'Epée de Bois
Cartoucherie - Paris 12e
horaires : du lundi au vendredi (20 h 30), samedi (16 h et 20 h 30)

jusqu'au 22 décembre 2018


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