lundi 26 octobre 2020

Adieu Monsieur Haffmann


Au Théâtre de l'Oeuvre Jean-Philippe Daguerre met en scène sa propre pièce. A la fois grave et drôle, cette excellente reprise d'Adieu Monsieur Haffmann explore à travers des personnages ambigus et anonymes  toute l’étrangeté du climat sociopolitique pendant l’Occupation.

Habilement, dans ce drame aux relents de comédie tendre et grinçante, Jean-Philippe Daguerre évoque cette période cruelle - synonyme de marché noir, de délation et d’antisémitisme -, mettant en exergue trois personnages presque ordinaires. Aucun des personnages n’est résistant ou collabo. L’histoire met en relation un bijoutier d’origine juive (Monsieur Haffmann) et un couple de Français dont le mari (Pierre Vigneau) travaille comme employé dans la boutique de ce dernier.

Adieu Monsieur Haffmann © Evelyne Desaux

Joseph Haffmann propose à son assistant de lui confier la bijouterie s'il accepte de le cacher en attendant que la situation s'améliore. A son tour monsieur Vigneau, qui est stérile, accepte sous la condition que le bijoutier fasse un enfant à sa femme. Dès le début de ce huis-clos psychologique, le spectateur comprend que chacun cherche avant tout - dans cette période incertaine pour tous - la tranquillité. Terré dans la cave de sa boutique, Monsieur Haffmann attend philosophe la fin de la guerre. Aspirant avant tout à faire fructifier son récent négoce, Pierre Vigneau, résigné, attend par procuration l'heureux évènement de la naissance d’un enfant. Quoique un peu déstabilisée au début par l'étrange contrat de son mari, madame Vigneau finit par s'adapter, traitant avec déférence le nouvel hôte et honorant son devoir pendant les exercices de claquettes de son mari.

Adieu Monsieur Haffmann © Evelyne Desaux

Ce petit marivaudage bourgeois n'est troublé dans la première partie que par de discrètes mais terrifiantes - et régulières - archives sonores radiophoniques incitant tout "bon citoyen" au lynchage de Juifs. Dans une habile construction rythmique, Adieu Monsieur Haffmann nous conte la dégradation progressive de la relation du couple Vigneau ainsi que l'hostilité naissante de Pierre Vigneau pour son ancien patron. La bizarrerie du contrat passé entre Hoffmann et Vigneau finira par se retourner contre lui, mettant en péril sa relation conjugale tout en orientant de façon négative ses jugements par rapport au Juifs. Vigneau a pris goût de vendre ses pierres précieuses à de nouveaux clients, des nazis haut placés.

Adieu Monsieur Haffmann © Evelyne Desaux

Contre l’avis de sa femme il s'est même compromis acceptant l’invitation d’un haut dignitaire nazi (l'ambassadeur Otto Abetz). Il a été invité à la Comédie-Française - avec sa femme - à une représentation du Soulier de Satin en compagnie de l'auteur à la mode Sacha Guitry. Subtilement, la pièce nous laisse deviner toute l'ambivalence du comportement de Pierre Vigneau, écartelé entre des scrupules et une certaine fascination pour ses clients nazis qui l’entraînent dans « le beau monde ». Drôle et percutante, la scène finale de l’invitation par Pierre Vigneau de l'ambassadeur nazi et sa femme clôt brillamment ce spectacle original, exposant dans toute sa splendeur le simulacre de chacun. Dans ce dîner improvisé à la cuisine de la bijouterie, chacun y révèlera à la fois sa vérité et son mensonge.

Adieu Monsieur Haffmann © Evelyne Desaux

Par son côté sacrificiel la scène de repas, remarquablement construite, peut rappeler par son côté tragi-comique celles jubilatoires de grande bouffe tragi-comique comme La Noce de Brecht ou celle de Yvonne, princesse de Bourgogne chez Gombrowicz. Excellents, les cinq comédiens trouvent un ton juste adapté au climat moite et ironique d'Adieu Monsieur Hoffmann. Pièce fondamentalement sinueuse mais sans intention didactique, Adieu Monsieur Hoffmann nous questionne sur les beaux engagements moraux et les petits arrangements de gens ordinaires en temps difficiles. A travers les tensions et fêlures de Français anonymes, la pièce explore en tout cas toute la singularité intrinsèque d’une époque comme l’Occupation.

durée : 1 h 25

Avec en alternance :
Charles Lelaure ou Benjamin Brenière ou Simon Larvaron
Pauline Caupenne ou Julie Cavanna ou Anne Plantey
Alexandre Bonstein ou Marc Siemiatycki
Franck Desmedt ou Jean-Philippe Daguerre ou Benjamin Egner
Charlotte Matzneff ou Salomé Villiers ou Herrade von Meier

Théâtre de l'Oeuvre
55, rue de Clichy
Paris 9e
nouveaux horaires : le vendredi et le samedi (18 h 30), tous les dimanches à 15 h 30

jusqu'au 29 novembre 2020 






1 commentaire:

  1. Une pièce qui je pense mérite le détour. J'avais déjà vu la splendide mise en scène de Cyrano de J.P. Daguerre.

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