Dans un livre intitulé La tragédie du plus beau modèle de Paris Luc Corlouër ressuscite Louise Cansot (1920-1949), personnage réel à la vie aussi brève que tumultueuse, retrouvée assassinée sur le quai de Javel. Le livre de ce passionné d'histoires bretonnes et de photographies nous fait découvrir l'étonnant parcours de cette jeune Bretonne, partie à 16 ans de Paris pour une place de bonne et devenue modèle vedette des peintres de Montparnasse à la fin des années 30.
Le quai de Javel a bien changé, ce serait vers le X que le corps de
Lise aurait été retrouvé.
Il nous conte le destin tragique de cette femme ayant vécu dans le Paris festif de l'Occupation et de l'après-guerre dans les milieux de l'art, du cinéma et du cabaret et qui fut assassinée à seulement 29 ans. Au-delà des circonstances de ce crime étrange jamais élucidé l'auteur s'est livré à un remarquable travail documentaire, s'étant attaché à faire revivre ce « personnage de roman » 75 ans après sa disparition.
Lise Cansot à l'époque des Folies-Bergère - La gloire.
L'échoppe du cordonnier, rue de la Chalotais à Tréguier en 1950, peu de temps avant qu'elle ne soit frappée d'alignement. Les travaux commencèrent en 1952, année de la mort du cordonnier.
La maison Cansot même modifiée existe toujours. »
Le livre offre quelques indices, orientant la compréhension du choix de la jeune femme, fuyant un environnement sans doute toxique - notamment un père alcoolique, ex militaire, dont l'auteur a retrouvé un dans un document « qu'il fut réformé en avril 2018 pour débilité mentale avec idées de persécution et impulsions dangereuses » - pour les feux artistiques de la « Ville lumière ».
Sur cette photo de Tréguier prise en 1950, l'auteur se plaît à reconnaître Yves Cansot, le grand sur la gauche, il était manoeuvre et mesurait 1 m 70, ce qui était grand pour l'époque.
L'on suit donc la trajectoire aventureuse de cette méconnue Louise Cansot, de sa Bretagne natale aux péripéties parisiennes, rendue d'autant plus vivante que l'auteur nous propose tout au fil de son minutieux récit-enquête de nombreux documents (images, photos, peintures, articles de journaux...) qui donnent de précieux renseignements sur la période et le climat d'avant-garde dans lesquels Louise évolue.
La Gare Montparnasse au début des années 1940.
Surnommée par les artistes eux-mêmes « la fille aux cent portraits » elle fut peinte par une dizaine d'entre eux, dont André Derain et Marcel Gromaire. Aujourd'hui oubliés, le Hongrois Lancelot Ney (1900-1965) et Jean-Louis Boussingault (1883-1943) eurent une relation particulière avec elle.
Académie de peinture La Grande-Chaumière à Montparnasse.
Le premier par sa houleuse relation amoureuse avec son modèle, qui n'hésita pas par jalousie à tirer les cheveux de sa femme ; le second peintre, qui entretint ave elle une relation pendant plusieurs années et la fit entrer dans le monde des modèles de Montparnasse. A travers les pages l'on devine le tempérament de feu et aussi l'instabilité émotionnelle de Louise, dû peut être à ses excès et ses penchants alcooliques.
Tableau de « Lise » attribué au peintre Theodor Pallady.
L'on devine notamment sa frustration de modèle quand pendant l'Occupation la plupart des peintres qu'elle connaît partent en exil. Habituée jusque-la à un certain confort matériel, elle peine à se faire une place dans le milieu du cinéma, car elle se trouve cantonnée à de simples prestations d'artistes de complément. Par ailleurs, elle a une relation lointaine avec Nathalie, la fille qu'elle a eue du peintre Lancelot Ney, élevée par une nourrice de La Frette.
« Lise », la dernière toile peinte par Jean-Louis Boussingault en 1943.
Pour joindre les deux bouts elle travaille dans de nombreux cabarets, dont le plus connu Les Folies-Bergère où elle trouve un rôle de mannequin de tableau durant l'hiver 1940. De ce personnage qui «sillonne » la vie parisienne artistique dans une temporalité relativement brève (de la fin des années 30 à sa mort près de 20 ans après), de cette existence courte quoique bien remplie, Luc Corlouër nous brosse un portrait libre aux analyses fines, semblant tout autant reconstituer la belle énergie qui anime le personnage que son déracinement intérieur, voire ses fragilités.
Le cabaret « Le Ciel » était situé sur le boulevard de Clichy, il jouxtait le cabaret « L'enfer ». Avouons que l'entrée du Ciel était un tantinet plus engageante que celle de l'Enfer !
L'on signalera aussi l'aspect sociologique de La tragédie du plus beau modèle de Paris, notamment dans sa description de l'histoire des émigrations bretonnes vers Paris - avec la caricature de la bonne bretonne, symbolisée par le savoureux personnage de Bécassine ! - et à travers la très vivante évocation des lieux de convivialité (atelier, café, cabaret, académie...) que Louise avait l'habitude de fréquenter dans son quotidien.
Luc Corlouër, La tragédie du plus beau modèle de Paris, broché, grand format, éditions Le Cormoran, collection Horizons, 248 pages toutes en couleurs + de 300 illustrations, 2026
Préface de Philippe Jaenada
* Photos et légendes in La tragédie du plus beau modèle de Paris
Lise Cansot - Cette photo est postérieure à sa période cinématographique.
A lire :
Eric Yung, Charles Manson et l'assassinat de Sharon Tate, éditions l'Archipel, 292 pages, 2019
https://www.lemague.net/spip.php?article7596
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